J’ai enfin fini Les Bienveillantes, ce fascinant roman de Jonathan Littell, Grand Prix du roman de l’Académie française et prix Goncourt 2006.
C’est la fausse autobiographie d’un ancien nazi, Max Aue, entré dans les SS et impliqué dans les massacres en Europe centrale puis dans le siège de Stalingrad et ,enfin, dans la chute du régime jusque dans le bunker de Hitler. A la fin de sa vie, il revient sur les faits et sur son enfance.
Il y a tant à dire sur ce livre que j’en dirai peu. D’autres l’ont fait mieux que moi à voir l’opulent et très savant article dans Wikipédia.
Ce qui m’a stupéfié dans ce roman, c’est l’obsession maniaque de l’auteur a fournir des détails crus et réalistes sur tout. Cela a eu plusieurs effets sur le lecteur que je fus :
Agaçant : on s’en fout du grade de Machin, du calibre du truc, de la marque du bidule, etc. La typographie très compacte, les innombrables acronymes et les mots en allemand non-traduits rendent la lecture souvent lourdasse.
Instructif : je suis bluffé de l’érudition de l’auteur et par l’ambition folle de son projet. Six ans de documentation et de voyages, paraît-il, auxquels s’ajoute sans doute toute une vie, comme disait Picasso ! Je me demande si l’auteur pourra jamais écrire autre chose tant il a mis dans ce livre. On apprend beaucoup et donc on comprend beaucoup. Force minutie, une immense fresque au point de croix apparaît, comme ces immenses broderies à la gloire de Mao qui couvrent des murs entiers. On ne voit pas de près mais l’accumulation des détails crée, page après page, un paysage. Ainsi, on comprend la machine nazie, à la fois puissante et sophistiquée et de ce fait fragile et vite vouée à l’échec. On apprend quantité de choses sur l’idéologie völkisch, sur l’histoire des langues d’Europe centrale, sur l’histoire des religions, des civilisations, etc.
Distanciant (si ça se dit ?) : ce qui est étonnant, c’est que cette foison de détails crée à la fois un réalisme documentaire qui colle à ce qui est dit et simultanément une distance clinique souvent salutaire pour supporter certains passages. Au fond, l’un des mécanismes de base du roman est tordu. On ne trouve pas le personnage principal sympathique. On ne le trouve pas antipathique non plus. Et au fond, on comprend vite que l’auteur se fout complètement que l’on trouve son personnage sympa ou pas. Est-ce d’ailleurs un sujet en soi ? On décolle de la relation usuelle héros/lecteur. En cela, ce n’est pas un roman. C’est un collage, on dit « technique mixte » en parlant d’un tableau. Il y a d’ailleurs de curieuses ruptures de style et de rythmes, comme si l’auteur avait collé sur une trame chronologique divers éléments collectés et composés dans ce dessein mais isolément.
Curieux : le mélange intime de personnages historiques (tous les grands dignitaires du troisième Reich défilent, y compris le Führer lui même en vieille poupée tragique) et de personnages fictifs dont certains très baroques (le Docteur Mandelbrod qu’on croit sorti tout droit d’une BD de Tardieu ; les commissaires Weser et Clemens, entre Frères Dupondt et vengeurs immanents ; la famille du narrateur qui donne lieu à inceste et sans doute parricide…) crée un curieux sentiment, à nouveau composite devant ce qui est aussi un conte philosophique autant qu’une farce à la Woody Allen (je pense au génial Zelig).
Bon, j’arrête là ayant annoncé peu de choses… C’est un livre important, dans tous les sens du terme. Il restera longtemps présent pour ceux qui l’ont lu… jusqu’au bout.