Me voilà à battre la semelle sur le trottoir comme dans une chanson de Brassens. Je vends, au centre de Genève, quartier d'affaires et de belles boutiques, des
badges au profit des handicapés mentaux.
C'est très intéressant de vendre dans la rue…
Il y a d'abord tous ceux qui font tout pour ne pas vous voir. Avec un certain succès, il faut le dire, certains m'auraient presque marché dessus. J'ai donc ajusté
mon approche avec un sonore "Bonjour".
Il y a ensuite tous ceux qui, vous ayant vu, anticipent : "Pas le temps". J'ai donc ajusté mon approche en marchant quelques pas à leurs côtés, histoire de prolonger
le contact de quelques dixièmes de seconde.
Il y a ensuite tous ceux qui, entendant "Saint-Valentin", haussent les épaules, soupirent bruyamment, lèvent les yeux au ciel, quand ils ne jurent pas carrément.
J'ai donc ajusté mon accroche en parlant plutôt de handicap mental.
Il y a ensuite ceux qui, entendant "Bonjour, c'est en faveur des handicapés mentaux", ânonnent "don't understand". J'ai donc ajusté en abrégeant mon attaque :
"Bonjour, c'est pour le handicap", ce dernier mot étant compréhensible dans de nombreuses langues proches de la nôtre.
Il y a ensuite ceux qui ont déjà donné et ceux qui l'ont acheté à votre collègue sur le trottoir en face et puis ceux qui n'ont pas de monnaie et encore ceux qui
sont vraiment fauchés et ceux qui…
Résumons-nous : en marchant vite, en parlant fort, on arrive à décrocher un regard d'intérêt. En une journée, j'ai vendu 70 badges. J'estime à 10 % le taux de
succès, ce qui veut dire que j'ai ainsi harponné 700 personnes environ. La proportion de succès augmente sérieusement dès que le regard est accroché. Ce n'est pas que j'ai de beaux yeux (bien
qu'il m'a semblé faire quelques touches avec des dames en vison. Je plais généralement bien à la dame en vison) mais c'est qu'il est plus difficile de dire non à quelqu'un qui vous regarde dans
les yeux en parlant de handicap.
Je dois tout de même dire que certains contacts ont été très chaleureux et généreux.
Le bilan d'une journée de mes gesticulations péripatéticiennes est bien maigre sinon que j'ai appris un peu plus sur le genre humain et sa
vaste diversité.
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